
Une base nationale, pas une formation complète
Le gouvernement fédéral a lancé le 9 septembre une initiative nationale de littératie en IA dotée de 13 millions de dollars. Son volet étudiant comprend un cours gratuit de trois heures, rendu accessible aux établissements participants à compter du 21 septembre. Ottawa annonce aussi vouloir joindre jusqu’à un million d’étudiants postsecondaires et plus de 50 000 membres du personnel enseignant. Il s’agit de cibles annoncées, et non de résultats déjà observés. Cette formation de base répond à un besoin réel : comprendre ce que fait l’IA, reconnaître ses limites et repérer des risques comme les biais, la désinformation ou la perte de confidentialité. Mais une introduction commune ne peut pas déterminer quelles données une technicienne comptable peut transmettre à un assistant, quand un chargé de projet doit vérifier une réponse ou comment une équipe de ressources humaines documente une décision appuyée par l’IA. La littératie ouvre la porte; les règles de métier rendent ensuite l’usage fiable.
L’usage avance plus vite que la préparation
Les données de Statistique Canada montrent pourquoi les employeurs ne peuvent pas déléguer entièrement cette formation aux écoles. En mars 2026, 35,9 % des travailleurs canadiens âgés de 15 à 69 ans avaient utilisé un outil d’IA générative dans leur emploi principal au cours des 12 mois précédents. Pourtant, seulement 51,5 % des travailleurs disaient connaître la manière dont ces outils pouvaient s’appliquer à leur travail. Du côté des entreprises utilisant déjà l’IA, 44,4 % avaient modifié leurs pratiques de formation ou de dotation. Seulement 32 % avaient formé leurs employés actuels. L’écart selon la taille est marqué : 68,1 % des organisations comptant au moins 100 employés avaient offert une formation, contre 24 % de celles qui en comptaient de un à quatre. Ce sont des faits observés par sondage, avec les limites habituelles des réponses déclarées. Ils indiquent néanmoins que l’appropriation se fait souvent avant l’établissement d’un langage et de réflexes communs.
Au Québec, le défi se joue dans les tâches concrètes
Québec a lui aussi reconnu le besoin de compétences appliquées. Un appel de projets de 10 millions de dollars, fermé depuis le 1er juin, visait la formation en IA des travailleurs et des gestionnaires de PME. Les projets devaient réunir au moins deux entreprises, une formule susceptible de mutualiser les coûts dans des secteurs où chaque employeur possède peu de ressources spécialisées. Pour une organisation québécoise, l’enjeu dépasse toutefois la maîtrise d’un outil populaire. Une clinique doit éviter de verser des renseignements personnels dans un service non autorisé. Un fabricant doit distinguer une suggestion de maintenance d’une instruction validée. Une municipalité doit conserver les documents nécessaires pour expliquer une démarche administrative. Une agence doit protéger les contenus de ses clients et le français propre à leur marque. La même compétence générale, par exemple vérifier une réponse, prend donc des formes différentes selon les données, les conséquences d’une erreur et les obligations du secteur.
Passer d’un cours commun à trois niveaux d’apprentissage
Une stratégie réaliste peut commencer par un socle commun court : fonctionnement général, hallucinations, confidentialité, propriété intellectuelle, biais et obligation de signaler une erreur. Cette étape ressemble à l’objectif du programme fédéral et peut être offerte à toute l’organisation. Le deuxième niveau devrait être lié au rôle. Une équipe des ventes peut apprendre à résumer des notes sans inventer d’engagement. Les finances peuvent tester l’extraction de montants sur des factures fictives. Le service à la clientèle peut comparer une réponse générée à une politique approuvée. Chaque exercice doit employer des exemples représentatifs, mais expurgés de données sensibles. Le troisième niveau concerne les personnes qui configurent, achètent ou supervisent les systèmes. Elles doivent savoir évaluer les fournisseurs, les journaux d’activité, les droits d’accès, les mécanismes de retrait et les procédures d’incident. Former tout le monde de la même façon serait plus simple, mais laisserait les risques importants aux employés les moins préparés pour les gérer.
Mesurer un comportement, pas seulement une présence
Le nombre de personnes ayant terminé un module est facile à compter, mais il renseigne peu sur la qualité du travail. Une organisation peut plutôt vérifier si les employés savent choisir une tâche appropriée, retirer les données confidentielles, confirmer un chiffre dans sa source et transmettre un cas incertain à une personne responsable. Un essai pratique de 20 minutes peut suffire. On remet à l’employé un document fictif, une demande réaliste et une politique interne. L’évaluation porte sur la méthode : quelles données ont été partagées, quels passages ont été vérifiés, quelles limites ont été signalées et quelle décision est demeurée humaine. Les erreurs récurrentes servent ensuite à améliorer la formation ou l’outil. L’initiative nationale crée un point de départ utile et accessible. Sa valeur pour les organisations québécoises dépendra toutefois de leur capacité à ajouter des scénarios locaux, des consignes vérifiables et un apprentissage continu, directement dans le travail quotidien.





